David Gribble : Education for Freedom Respect Children
     
Respect Children

 

The David Gribble Archive : Talks

Ecarts culturels, ressemblance pédagogique

Strasbourg, 2003
Page 6

Happy at School : L'éducation libertaire

Tokyo Shure, comme je viens de le dire, a été fondé par une femme, ce qui est particulièrement extraordinaire au Japon où les jeunes femmes doivent encore parler d'une voix très aigüe et enfantine, pour indiquer qu'elles manquent d'importance. Elle s'appelle Keiko Okuchi. Elle est petite, elle porte des lunettes et elle n'a pas l'air d'une révolutionnaire. Elle a fondé l'école pour secourir les jeunes qui ne pouvaient plus supporter la pression et le système de discipline sauvage des écoles officielles. Si beaucoup de gens se suicidaient, il y en avait probablement bien d'autres qui devenaient malades. Tokyo Shure devait ainsi être une école pour les jeunes qui refusaient d'aller à l'école; il fallait donc que les élèves ne soient pas obligés d'y venir. Comme je vous l'ai déjà dit, l'école est ouverte de dix heures du matin jusqu'à sept heures du soir, et on y va quand on veut. Il y a un horaire, mais il change tous les mois pour qu'on introduise des nouvelles matières auxquelles certains élèves s'intéressent et pour qu'on supprime celles que les enfants n'aiment plus. Il y a aussi une assemblée hebdomadaire où l'on décide de tout.

Pendant ma première visite à l'école je suis allé dans une classe où deux élèves décrivaient un voyage qu'ils avaient fait en Pologne, en passant par la Russie. Keiko Okuchi y assistait et écoutait avec beaucoup d'intérêt. A un certain moment une secrétaire est arrivée pour lui dire que l'équipe de télévision était là et attendait en bas pour l'interviewer. Mais pour Keiko c'était plus important d'écouter encore un peu le récit des voyageurs, et l'équipe de télévision a dû attendre.

J'ai visité l'école avec une interprète japonaise qui, elle, avait été éduquée à Summerhill. Elle avait alors plus de trente ans, c'est-à-dire qu'aux yeux d'un adolescent elle n'était plus jeune, elle n'appartenait plus à leur culture. Moi, j'avais déjà plus de soixante ans. Ce qui est extraordinaire, surtout au Japon, c'est que les élèves ont pu parler avec nous d'égal à égal. Ils n'avaient pas de fausse timidité et leur confiance n'était pas feinte.

Ils étaient habillés de façon tout à fait convenable; ils n'avaient pas besoin de se percer le nez où de se teindre les cheveux. Je voulais leur demander pourquoi ils se tenaient si tranquilles, alors qu'on aurait pu penser qu'ils voudraient imposer leur individualité, puisque c'étaient des enfants problématiques qui avaient refusé d'aller à l'école. Je ne savais pas comment expliquer cette idée simplement pour mon interprète; j'ai donc demandé, 'Pourquoi est-ce que vous ne dites pas de gros mots?' La réponse m'a surpris. 'Comment est-ce que vous savez que nous ne disons pas de gros mots?' J'ai dû confesser que je ne le savais pas, je l'avais tout simplement supposé. Ils m'ont dit que c'était vrai qu'ils ne disaient pas de gros mots, parce qu'il n'y en a pas en japonais. Cette petite conversation indique l'ambiance amicale, qui s'étendait jusqu'aux vieux visiteurs inconnus. Au lieu de se comporter comme des inférieurs respectueux, les jeunes se sont comportés comme des égaux respectés.

Quand on est inscrit à Tokyo Shure on n'est pas obligé d'y aller. Si les enfants veulent apprendre des choses avec les éducateurs de la rue de Butterflies, on essaie de les en empêcher. Chaque heure qu'on passe avec les éducateurs veut dire qu'il y a une heure de travail en moins. Les enfants qui habitent encore chez leurs parents peuvent être battus pour ne pas avoir gagné assez d'argent. Ceux qui habitent vraiment dans les rues gagnent en moyenne trente roupies par jour, ce qui est tout juste assez pour survivre. Il est vraiment très difficile pour eux de sacrifier leur travail pour apprendre. Et s'ils travaillent régulièrement pour des marchands, ils peuvent être battus aussi.

Ils viennent parce qu'ils veulent apprendre à lire, à écrire et à calculer, et parce que les enseignants les traitent avec le respect qu'ils méritent, et qu'ils n'ont jamais rencontré ailleurs. Rita Panicker, la fondatrice de l'organisation, m'a dit, 'La démocratie est difficile parce que chacun d'entre nous a été socialisé dans un autre esprit. Et l'un des aspects de cette socialisation, qui dans mon cas est profondément interiorisé, c'est que vos aînés ne vous consultent jamais, ils vous commandent. Ils vous parlent sans écouter, vous comprenez, et donc chaque jour je dois me demander, "Est-ce que j'ai consulté les enfants? Ai-je écouté ce qu'ils m'ont dit? Ou ai-je écouté un tout petit peu et après pris mes propres décisions?" Ça ne me vient pas naturellement, parce qu'on ne m'a pas élevée de cette façon.'

Il y a des assemblées qui ressemblent beaucoup aux assemblées qui ont lieu dans les écoles dont je vous ai parlé. Les enfants discutent leurs problèmes, proposent des remèdes, organisent des actions.

Les adultes ont compris que leurs opinions ne sont pas toujours justes. Je vais vous en donner deux exemples. Quand Butterflies venait d'être fondé on a proposé une célébration pour la fête de Diwali, où chaque enfant devait donner un tout petit peu d'argent pour des bonbons et des feux d'artifice. (Les enfants ne veulent pas accepter de cadeaux, pour qu'on ne les prenne pas pour des mendiants.) Les enfants ont dit non, ils ne voulaient pas gaspiller leur argent en achetant de telles choses, ils préféraient le garder pour acheter des vêtements chauds pour l'hiver qui approchait.

Une autre fois les adultes ont voulu encourager les enfants à faire des économies, et leur ont promis cent pour cent d'intérêt pour tout l'argent qu'ils garderaient pendant un an. Les enfants ont dit non, cela ne valait pas la peine, parce qu'ils ne savaient pas s'ils vivraient si longtemps. Les adultes ont dû comprendre les véritables souffrances de ces enfants.

Les adultes essaient de protéger les enfants, par exemple en empêchant la police et leurs parents de les battre, mais les enfants protègent aussi les adultes. Ishani Sen, l'une des enseignantes, nous a raconté comment des enfants l'avaient empêchée de suivre un homme qui les avait battus. 'C'est trop dangereux,' ont-ils dit. 'Même pour une femme respectable comme vous, c'est trop dangereux.'

Ashraf Nias, un autre enseignant de Butterflies, a été lui-même enfant de la rue. Il a écrit une courte autobiographie, dans laquelle il décrit ses premières rencontres avec Rita Panicker. Il l'appelle Rita didi. Didi veut dire 'soeur ainée.'

'Quand Rita didi a commencé a venir régulièrement au terminus des autobus nous sommes devenus très proches. Elle avait un charisme qui nous attirait. Quand elle nous appelait, nous venions tout de suite. L'une des raisons principales était que, depuis le commencement de ma vie dans les rues, c'était la première personne qui m'a parlé comme si je lui était cher. Elle m'appelait son fils. J'attendais nos rendez-vous avec joie. Rita didi était la première personne qui nous a posé des questions au sujet des problèmes dont nous avions souffert pendant et avant notre vie dans les rues. Personne ne nous avait jamais parlé avec tant de passion au sujet de nos difficultés dans les rues, personne n'avait jamais voulu savoir qui nous battait ou qui abusait de nous. Quand nous lui avons parlé, nous avons senti que tous nos problèmes étaient aussi ses problèmes à elle.'

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